Travailler encore et encore la matière papier, jusqu’à épuisement ou plutôt jusqu’à la métamorphose, la transmutation en quelque chose de profondément autre, et pourtant conservant le lignage graphique de la découverte initiale : voilà le projet et le « grand œuvre » si l’on peut dire de Jeanne Bischoff, alchimiste contemporaine. Car l’immédiateté apparente de ses créations ne doit pas tromper. Si les formes et les couleurs ont acquis une simplicité flamboyante, rappelant la texture textile – comme une revanche sur les inspirations premières de l’artiste – c’est bien au prix de dizaines voire de centaines de manipulations préalables mettant en jeu tout un travail de décomposition – recomposition tant numériques qu’au bon vieux duo ciseaux & colle bâton.

 

Lorsque j’ai rencontré Jeanne Bischoff, elle vivait et travaillait dans sa chambre, nimbée de vapeurs de colle justement, les yeux oscillant sans cesse entre papier jauni et écran surbrillant, et ce qui m’a frappée alors, c’est l’urgence de sa démarche. Alors qu’elle explorait la création en volume papier pour la première fois, elle abordait ce défi avec une fièvre renouvelée. Chez elle, la mue, la transformation de la matière est véritablement un moteur. La moindre de ses créations semblant achevée peut ainsi redevenir à tout moment matériau initial, argile pétrie prête à être remodelée. Ce sont ainsi des étapes préparatoires, montages – découpages – désossages numériques de ses premières œuvres que sont nés ses premiers livres à systèmes mirifiques, pleins de tourbillons et de dédales où le détail devient trame et inversement.

Sources & Matière première livresque

A la base du travail de Jeanne Bischoff se trouve toujours un matériau source dont la teneur est primordiale. La quête de cette source représente pour Jeanne un enjeu fondamental, voire l’essence même de sa création. En effet, son âme est collectionneuse, de livres certes mais aussi d’ephemera, de céramiques, de petits objets graphiques de toute sorte. Son regard est acéré mais selon ses propres critères, elle repère ce petit rien indéfinissable qui fait des rebuts des uns les joyaux des autres. C’est une forme de super-pouvoir à vrai dire : amener Jeanne Bischoff dans un vide-grenier et l’observer trouver au milieu du bric-à-brac la perle rare est un exercice de fascination. Sa mère l’incitait enfant à déambuler dans la ville le nez au ciel, à regarder, vraiment regarder les immeubles pour y déceler formes et motifs, leur imaginer une histoire, en faire un conte merveilleux. De cet apprentissage du regard, Jeanne Bischoff a conservé la faculté du voyant, celle de percevoir à travers la poussière et le papier oxydé le frémissement d’autre chose, d’un secret à dévoiler. Mais c’est un équilibre fragile que celui-ci. Il faut que la rencontre entre elle... lire la suite

Jeanne Bischoff, ou le Grand œuvre bibliophile

par Élise Canaple

Centre de l’Illustration de la Médiathèque André Malraux de Strasbourg

Août 2021

À l'occasion de son exposition "Zahrada", Jeanne Bischoff s'est prêtée au jeu de l'interview. L'artiste revient notamment sur sa résidence à Prague à l'automne dernier et nous dévoile certains détails de sa méthode de travail.

 

Centre Européen d'Actions Artistiques Contemporaines

Décembre 2020

 

 

Séquences:
00'03: Introduction + Projet de résidence
02'57: À propos de "Zahrada"
04'53: Les Historiques
07'08: La Mode Illustrée
09'53: Immersion praguoise
12'28: La couleur numérique
15'04: Et ils en décidèrent ainsi...
16'35: Anima

 

Tantôt savante, exploratrice ou alchimiste, la plasticienne Jeanne Bischoff navigue avec manœuvre et sagacité parmi les ouvrages et archives anciennes (La Mode Illustrée, Maria-Sybilla Merian, Conrad Lycosthenes, etc.). 

De ces différents fonds, patrimoniaux ou personnels, l’artiste expérimente le support pour en extraire la trace intangible, souvenir du passé, histoires illustrées, littéraires, graphiques ou historiques.

 

Formant les sillons d’une recherche intime au sein de l’image, Jeanne Bischoff scrute l’empreinte avec minutie, prélève le détail et retient la forme. Dans l’humilité de ce terreau visuel confidentiel, l’artiste pétrit avec instinct, façonne et sublime l’image jusqu’à épuisement par le geste et l’ordinateur. Purs et anonymes, ces motifs résiduels parachèvent ainsi la première armature de ses créations.

De cette lente consomption de l’archive (re)surgit une œuvre résiliente, protéiforme et ondoyante. Dans l’élégance d’un mouvement aérien, les formes vibrent de concert avec la couleur et distillent l’énergie d’un motif sans cesse renouvelé, composant une odyssée visuelle et sensorielle exaltante.

Tel un art de la mémoire, Jeanne Bischoff dévoile un ailleurs poétique, entre nostalgie et archive collective. Excluant le décoratif pour n’en conserver que la confidence d’une image, l’artiste confère à l’expérience de la forme et du motif, la délicate résurgence d’un intime souvenir.

Elodie Gallina

Commissaire d'exposition

Chargée des relations internationales

Centre Européen d’Actions Artistiques Contemporaines – CEAAC
Strasbourg – FR

Octobre 2020

« Le tout est plus que la somme des parties. » Les dessins de Jeanne Bischoff tiennent de l’adage aristotélicien. Des formes s’y multiplient à l’infini, comme des cellules s’entremêlant pour donner corps à un ensemble plus vaste qu’elles-mêmes sans jamais les laisser disparaître. Ça déborde, ça roule, ça s’échappe du cadre de la feuille. Psychédéliques ou surréalistes, les motifs de l’artiste tendent parfois à l’abstraction, trouvent leurs volumes dans le jeu des couleurs et entretiennent toujours un rapport exigu avec la rêverie.

 

Si les formes initiales sont extraites du périodique La Mode Illustrée, elles disparaissent sous le jeu des transformations informatiques. Pourtant, dans leur révélation finale qui emprisonne le regard à force de saturation, les dessins de Jeanne Bischoff pourraient être du tissu, rappelant le foisonnement des broderies, comme une résurgence inconsciente de la matière première qui les compose. 

Aujourd’hui ces formes bigarrées, denses et complexes gagnent un relief nouveau par le biais du livre animé.  

Florence Andoka

Rencontres de l'Illustration, Strasbourg 2017

Journal télévisé - France3 Alsace/Grand-Est

À l'occasion des 20 ans des Ateliers ouverts du Grand-Est. Reportage au Bastion 14 (ateliers de la Ville de Strasbourg) avec Jeanne Bischoff, autour de son travail sur le livre en volume.
 

Interview Olivier Stéphan

Journal 19/20 France 3 Alsace

17 mai 2019

Parles-nous de ton parcours ?

Après l’obtention de mon diplôme aux Beaux-Arts de Mulhouse, j’avais envie d’explorer d’autres domaines artistiques. Je suis donc partie étudier le chant lyrique et le théâtre à Paris. Il y a trois ans on m’a offert un ordinateur, je n’en avais pas auparavant, ce qui peut paraître étrange. La première chose que j’ai faite, c’est d’installer un logiciel de traitement d’images. C’est grâce à cet outil que j’ai repris mon travail de plasticienne.

 

L’acquisition de cet ordinateur a donc été comme un déclencheur ?

Oui, c’est exactement ça. J’avais depuis toujours cette obsession d’assembler les images, de les additionner, de voir comment elles fonctionnent l’une avec l’autre, et j’avais en tête, depuis longtemps, des images, des gravures en noir et blanc que j’avais vu dans des recueils de « La Mode illustrée » de 1860 et que je conservais. Ces planches « techniques » montrent, presque en relief, comme des sculptures, des trousseaux pour bébés : brassières, manteaux de bains, corsages, bavettes, bonnets, ... Ces images m’avaient marquée, mais je ne savais pas comment les utiliser. Leurs formes étaient étonnements simples, très belles, très modernes, en totale contradiction avec les tenues très élaborées et chargées des premières pages représentant des robes à crinolines. Il y avait des arrondis, des pleins, des vides, des courbes, des lignes droites, sinueuses, tordues, ondulées, carrées, pointues,...
 Associer cette technologie moderne avec ces gravures de 1860 pour faire ce travail d’assemblage m’est tout de suite apparut comme logique, une évidence.

Comment as-tu commencé ce travail ?


Les premiers « collages », que j’ai réalisé avec ce nouvel outil et cette nouvelle « matière », étaient assez simples : les dessins que j’ai pris dans la mode illustrée je les ai à peine transformés. Je les trouvais assez fort. Je les ai juste associés. Maintenant avec le recul, je me rends compte que ce choix dans ces gravures
 n’a jamais été anodin... Des pyjamas d’enfant, rayés auxquels je rajoutais des ailes, ou des animaux monstrueux les dépassant en taille, une forêt sans fond, ... Cette multiplication, cette répétition de la même image, ce dessin qui a l’air sans limites comme un papier peint, qui semble même sortir de la page :
 Un rêve, un cauchemar ?


Comment as-tu fait évoluer cet exercice ?


J’ai compliqué l’exercice. J’ai vu que je pouvais aller beaucoup plus loin dans l’utilisation de ces images, dans leur transformation. J’en ai pris seulement des extraits comme une simple matière première.
 Ces extraits ; un morceau de manche, de tournure, de dentelle, le bas d’un costume, d’un éventail... je les ai mis en miroir, multipliés, croisés avec d’autres tout en travaillant les couleurs par couches successives. J’ai réinventé de nouvelles formes à partir de ces images initiales. Je les ai épuisés jusqu’à les faire complètement disparaitre. Les motifs de base n’étant plus identifiables, reconnaissables dans le dessin final.


Gardes-tu des traces de ces transformations ?


Pour chacun de mes dessins je construis un « historique », une sorte de carte d’identité, un arbre généalogique. Ces planches me permettent d’avoir une trace en effet des différentes étapes de leur construction qui sont très longues et complexes. Chaque élément est très esthétique et décoratif et pourrait servir, exister individuellement. Je les appelle mes « petits gâchis ». Ça m’amuse de savoir, que même très élaborés, ces éléments ne serviront que de piliers ou de base pour la construction d’autres éléments, d’autres dessins, et qu’on ne les verra peut-être jamais.

Ne travailles-tu qu’à partir de la mode illustrée ?

Je possède six recueils de la mode illustrée, ce qui correspond pour l’instant à une quantité incroyable de possibilités de constructions ! Ce qui m’intéresse dans une image ce n’est pas ce qu’elle représente. J’y vois quelque chose d’abstrait, une matière première brut que je peux transformer. Ce qui est étonnant, c’est que mon travail donne l’illusion d’être une matière textile, ce qui n’est absolument pas recherché. C’est un peu comme si l’image de base refaisait surface, d’une façon ou d’une autre. Peut-être qu’en partant de gravures qui parlent de tout à fait autre chose, mes dessins prendraient une autre forme...

Quel rapport as-tu avec ton ordinateur ?

Mon utilisation du logiciel de transformation d’image est très personnelle et ne répond pas aux critères classiques ! J’ai une façon très « empirique » de m’en servir... Avec lui, je me suis créé mon propre outil, un peu comme un artisan. Je l’utilise comme une simple paire de ciseaux. Il me permet d’aller très loin dans mes transformations, les possibilités d’agrandissement ou d’infiniment petit sont multiples et se substituent au microscope.

Comment est perçu ton travail lorsque tu précises que le dessin est effectué avec un ordinateur ?

Quelque fois on m’a renvoyé une image négative de mon travail, lorsque l’on a su qu’il était fait avec un outil numérique, avant même de l’avoir vu, comme si utiliser l’ordinateur pour créer, ne pouvait que donner quelque chose de glacial, d’insensible et que le résultat serait le fruit du hasard.
Mes dessins sont extrêmement construits, j’ai souvent le sentiment en travaillant avec le numérique d’avoir les mains dans la matière, je vis la transformation du matériau, il y a quelque chose de l’ordre
 du chirurgical dans ma façon de cisailler, de découper. Je construis et déconstruis des centaines de fois. Ce côté abyssal me fascine.


Nous n’avons pas évoqué la couleur dans tes compositions, est-ce le résultat d’un travail aussi « laborieux » que tes assemblages ?

Oui c’est très long. Je travaille le découpage, l’assemblage, la composition et la mise en couleur de mes éléments comme un millefeuille. Après chaque phase de transformation de l’élément, je fais des dizaines d’essais de couleurs pour trouver celles qui lui correspondent, puis je recommence mon jeu de construction, et ainsi de suite... Quand je pars de mes planches de « La Mode illustrée », je pars de formes simples, en noir et blanc, c’est assez facile, puis tout se complique très vite, lorsque que je commence à additionner plusieurs éléments que j’ai composés et mis en couleur. C’est comme si j’assemblais plusieurs tableaux. Je me sens comme une alchimiste ! L’ordinateur me permet d’inventer sans cesse de nouvelles couleurs et comme rien ne « sèche », de les (re)travailler indéfiniment, c’est assez jouissif. C’est là que je rejoins ma pratique de musicienne.
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Justement, peux-tu nous parler de tes autres pratiques artistiques ? Les abordes-tu de la même façon ?

Oui, je les aborde exactement de la même façon. C’est étonnant ! Je me suis rendu compte, que finale- ment ce n’était pas tant de travailler une œuvre dans son ensemble qui me passionnait, que ce soit en musique, en écriture ou en théâtre, mais d’en prendre juste un fragment et de l’étudier jusqu’à l’épuisement. Jean Arp dit à propos de ses sculptures : « Je ne lâche pas avant que ne soit passé dans ces corps suffisamment de ma vie ». Il se passe exactement la même chose lorsque je travaille.

Jeanne Bischoff

Dialogue avec Liliane Hoffmann

2016